samedi 15 octobre 2016

Carnet du Pérou : Sur la route de Cuzco, de Fabcaro, paru aux éditions Six Pieds sous terre en 2013



 Attention à ne pas vous laisser berner par la quatrième de couverture si vous ne connaissez pas Fabcaro...  Prise au hasard dans les rayons d'une bibliothèque ou d'une librairie, cette bande dessinée ressemble à s'y méprendre à un carnet de voyage classique, et l'on peut facilement tomber dans le piège tendu par l'auteur à l'humour décalé et absurde, auquel les lecteurs ne seront pas tous réceptifs ! 
 
Adoptant et détournant les codes du carnet de voyage, Fabcaro raconte et croque avec talent un voyage au Pérou (qu'il n'a absolument jamais réalisé!), éculant les clichés du genre. Dessins encrés et aquarellés en bichromie imitent brillamment le style graphique du carnet de voyage que Fabcaro démonte avec fracas par des détournements et des blagues hilarantes. L'émerveillement niais du touriste arrivé à destination, avec la description des parfums ressentis dès la sortie de l'aéroport, le « sentiment de liberté incroyable », les citations philosophiques (« A quoi sert de voyager si tu t'emmènes avec toi ? Sénèque »), la petite touche humaniste avec les digressions sur la politique et la pauvreté, le sentiment naïf de rencontrer des habitants dotés d'une gentillesse et d'une joie de vivre (sur)naturelles... tous les ingrédients sont là pour dresser un portrait stéréotypé mais tellement vrai du voyageur béat, de ses platitudes, de ses phrases toute faites, usées et fatigantes de banalité :
« Il se dégage de cette scène une harmonie incroyable, un vrai partage comme il n'en existe que chez les gens proches de la terre. C'est très beau »
De retour au pays, l'incontournable «  Je ne serai plus jamais le même » porte la raillerie à son apogée. 
 
L’autodérision poussée à l'extrême et le cynisme grinçant caractéristiques de Fabcaro s'ajoutent à la dénonciation du folklore du voyage. Des pauses métafictionnelles mettent en abyme l'auteur en train de réaliser son carnet : interventions moqueuses et cinglantes de sa fille, échanges téléphoniques avec ses éditeurs, anecdotes , jusqu'à une information totalement hors sujet à propos de la sortie d'un nouvel album des Pixies...
 Bref, Fabcaro nous montre qu'il peut faire un carnet de voyage sans bouger de chez lui, en surfant sur le net et en farfouillant dans ses photos de famille ! Énorme canular par lequel il semble se moquer de tout sans âcreté, avec une grande légèreté : des lecteurs, des auteurs, mais surtout de lui-même et de ses remises en question façon « crise de la quarantaine », que l'on pourrait baptiser « crise du style » du dessinateur. Impossible après ce Carnet du Pérou de lire d'authentiques carnets de voyage avec sérieux sans repenser à cette parodie déjantée!

Si vous aimez cet humour un peu spécial, lisez aussi son dernier album, Zaï Zaï Zaï Zaï, dont on a beaucoup parlé (Grand Prix de la critique ACBD 2016/Angoulême) !


vendredi 7 octobre 2016

"Prendre et donner" de Lucie Félix, paru chez Les Grandes Personnes en 2014


Si je n'ai pas été tellement emballée par le premier imagier de Lucie Félix, 2 yeux ?, Prix Sorcières 2013 catégorie Touts-petits, son troisième album, Prendre et donner, figure quant à lui en bonne position dans la bibliothèque de mon petit cobaye « personnel et privé » !

Ce livre presque carré (19,5 x 22 cm) comportant des pages cartonnées rigides et utilisant des aplats de couleurs primaires invite l'enfant, à chaque double page, à détacher une forme en carton amovible et à l'imbriquer dans les découpes de la page suivante. L'adulte lit les consignes en regard : « prendre », « donner », « casser », « construire », etc.

Sur le principe des pédagogies actives, cet imagier interactif et ludique développe la motricité fine de l'enfant tout en le rendant acteur de ses apprentissages. Le tout-petit découvre ainsi les formes, les couleurs, les concepts par la manipulation directe, sensorielle. Grâce à cet objet de partage, de jeu et de complicité avec le lecteur parent ou professionnel, l'enfant prend confiance en lui en parvenant peu à peu à maîtriser ses gestes et à acquérir la précision nécessaire pour manipuler seul les découpes. Le miroir, grand classique des livres pour la petite enfance, n'a pas été oublié et conserve son efficacité auprès des tout-petits, étonnement et fous rires garantis !
Les concepts ne me semblent cependant pas toujours bien choisis : l'emploi systématique de verbes décrivant l'action de l'enfant aurait été plus adapté et efficace. Par exemple, pour la page invitant l'enfant à placer un nuage sur le soleil, « couvrir » ou « cacher » auraient selon moi été plus adéquats que « se couvrir ». 
 
Un livre à éviter le soir si vous espérez un coucher rapide : à la fin de l'imagier, l'enfant est invité à replacer les pièces pour la prochaine lecture. Jolie trouvaille pour semer les graines du rangement dans les petites têtes mais risque de lecture sans fin en perspective pour cet imagier qui, plus encore que n'importe quel autre livre, attise le désir de relecture en proposant ce retour en arrière, vers la première page !

À partir de 2 ans

mercredi 5 octobre 2016

Carnation, de Xavier Mussat, paru chez Casterman en 2006

Résumé (éditeur) : 
 
"Dix ans après la parution du très remarqué album Sainte famille, Xavier Mussat publie la chronique intime d’un amour destructeur. L’autobiographie en bande dessinée à son plus haut niveau.

Au tournant du millénaire. Il est animateur pour le dessin animé Kirikou et la sorcière. Au sein d’un groupe d’amis, il recherche une alternative au contexte morose de ces années 90. Elle débarque à Angoulême, en quête d’un destin artistique. Ils se rencontrent, elle l’attire, elle le repousse, il la protège. Et progressivement, une relation amoureuse s’instaure, intense et exclusive, faite d’attraction-répulsion et de dépendance mutuelle (...)"


Carnation est d'abord un magnifique objet, fruit d'un travail éditorial soigné. Signet, couverture cartonnée et gaufrée, trait doré rappelant la gravure lui confèrent un aspect luxueux. L'illustration intrigue, subjugue par sa force symbolique et donne furieusement envie d'ouvrir l'album. La typographie annonce elle aussi le contenu : les lettres A du nom de l'auteur et du titre, symétriquement positionnés sur la couverture, semblent fonctionner en miroir. Miroir de l'altérité, miroir de l'introspection dans lesquels pourra se mirer et se « réfléchir » le lecteur. La force de ce récit cathartique réside en sa capacité à transformer une histoire intime en œuvre littéraire, à universaliser une expérience personnelle, autobiographique. Autour du drame d'un enchaînement de relations amoureuses « toxiques » vécues par l'auteur, qui trouve son apogée avec Sylvia, sont passés au crible les métiers de l'image, la complexité et les méandres des relations familiales, de l'amitié ou encore la conjoncture économique des années 90.
Utilisant au maximum les potentialités symboliques du graphisme, Xavier Mussat propose une illustration inventive riche de sens, qui complète, augmente le texte à la manière de David B, Craig Thompson ou Philippe Squarzoni. Ainsi emprunte-t-il les personnages-balais de Fantasia (p. 21) pour appuyer sa critique acerbe de l'industrie du dessin animé, véritable usine culturelle faisant appel à la main-d’œuvre peu onéreuse de chômeurs non qualifiés.
Xavier Mussat fait voir et questionne avec tact l'éternel recommencement de comportements nocifs et destructeurs dans lequel des hommes et des femmes se trouvent pris au piège, à travers des relations sentimentales basées sur des malentendus : pure attirance sexuelle, besoin de domination, élans protecteurs, fuite de la solitude se camouflent derrière la cristallisation amoureuse...

« Est-ce que tu crois qu'on est capable de s'infliger inconsciemment ce qui va contre soi ? On serait à ce point maso qu'on s'éprendrait de ce qui nous détruit ? » (p. 110)

Carnation invite à un retour sur nous-même, remuant nos années d'errances, qu'elles soient nos vingtaines ou nos trentaines, sur les psychodrames surjoués que nous avons pu vivre, explosions de violences et d'agressivité jalonnant notre quête de l'autre masquant une quête de soi. Comme les mains qui soulèvent délicatement la peau de la jeune femme sur l'illustration de couverture, ce récit nous pousse à disséquer notre propre intimité passée, à laquelle nous avons tourné le dos, celle que nous avons cru laisser derrière nous, mais qui est toujours là dans nos entrailles. Xavier Mussat illustre deux voies parallèles, à mon avis jamais définitivement suivies ou abandonnées, celle d'une complaisance dans le malheur inconsciente ou consentie, celle d'une recherche d'équilibre et d'apaisement.

« La soie, la joie... le bonheur ! Ne reviens pas ! » (Pigalle, Ne reviens !)



mardi 4 octobre 2016

L'homme qui mit fin à l'histoire, de Ken Liu, paru aux éditions Le Bélial' (collection Une Heure Lumière), 2016


Résumé (quatrième de couverture) :

« Futur proche.
Deux scientifiques mettent au point un procédé révolutionnaire permettant de retourner dans le passé. Une seule et unique fois par période visitée, pour une seule et unique personne, et sans aucune possibilité pour l'observateur d'interférer avec l'objet de son observation. Une révolution qui promet la vérité sur les périodes les plus obscures de l'histoire humaine. Plus de mensonges. 
Plus de secrets d'État.
Créée en 1932 sous mandat impérial japonais, dirigée par le général Shiro Ishii, l'Unité 731 se livra à l'expérimentation humaine à grande échelle dans la province chinoise du Mandchoukouo, entre 1936 et 1945, provoquant la mort de près d'un demi-million de personnes… L'Unité 731, à peine reconnue par le gouvernement japonais en 2002, passée sous silence par les forces d'occupation américaines pendant des années, est la première cible de cette invention révolutionnaire. La vérité à tout prix. Quitte à mettre fin à l'Histoire. »



Né en 1976 à Lanzhou, en Chine, Ken Liu émigre aux USA à 11 ans. Il est auteur d'ouvrages de science fiction et de fantasy, d'« œuvres de l'imaginaire » telle La ménagerie de papier, parue en 2015, qui a obtenu de nombreux prix littéraires (Prix Hugo, Nebula, World  Fantasy, Grand prix de l’Imaginaire 2016). L'homme qui mit fin à l'histoire, court roman ou grande nouvelle parue en août 2016 chez les éditions Le Bélial, interpelle par la force d'une écriture fluide sans aucune fausse note, des mots choisis avec finesse pour aborder un thème douloureux et peu connu par les occidentaux, celui des expérimentations humaines perpétrées par l'occupant japonais en Chine, à Harbin, au sein de l'Unité 731.
Dédié à Iris Chang, auteure de l'essai Le viol de Nankin, voici un récit d'anticipation philosophique, habilement mené, convainquant, qui chamboule et travaille le lecteur longtemps après la lecture ! Le thème du voyage vers le passé -banal en science-fiction- est ici original et convaincant. Inventé par la scientifique Akemi Kirino et l'historien Evan Wei, le procédé est précisément décrit par l'auteur en s'appuyant sur des lois de la physique. Les notions de mémoire, de transmission, de vérité, de réalité et de fiction sont interrogées, bousculées, dans ce récit où les états, outre leurs dimensions spatiales, se disputent à présent leurs dimensions temporelles. A qui en effet appartiendrait le passé d'un état occupé ? Ne devrait-il pas plutôt être considéré comme « un bien commun administré par les Nations-Unies au bénéfice de l'humanité entière ? » (p. 22).
Ce sont également des problèmes épistémologiques liés à l'écriture de l'histoire qui sont mis en lumière. La nature du témoignage et de l'histoire personnelle, leur individualité, leur subjectivité s'ajoutent à la subjectivité des témoins envoyés dans le passé et s'opposent à l'abstraction, à l'écart, à la distance, à l'analyse des traces de la méthode historiographique. Dans ce récit, ce qui était sensé être à jamais absent devient présent et se déroule à nouveau, une seconde fois, devant les yeux d'un témoin.

« La position de Wei, c'est que, sans vraie mémoire, il ne saurait y avoir de vraie réconciliation. Sans vraie mémoire, les individus de chaque nation n'ont pas pu ressentir ni se remémorer la souffrance des victimes .» (p. 72)

La forme narrative du récit, sous forme d'un film documentaire, fait écho à la procédure de retour vers le passé permettant de voir, d'entendre, mais non d'interférer. La description des mouvements de caméra et des personnages, en didascalie, introduit les différentes interviews du reportage :

« [Tandis que la caméra zoome vers la mappemonde posée sur la table, le Pr Kirino désigne le Massachussets, puis elle marque une pause pour réfléchir. Un travelling arrière démarre, qui amenuise le globe terrestre, comme si nous le quittions.] »

Interviews d'Akemi Kirino, d'historiens, d'anciens membres de l'Unité 731, d'archéologues, d'anonymes, de volontaires témoins : entre indifférence, colère, dédain, négationnisme, la pluralité et la justesse des réactions face à l'acharnement d'Evan Wei à dénoncer les atrocités commises par l'Unité 731 évitent les réponses trop simplistes.

« Il est impossible que chaque atrocité trouve un porte-parole aussi éloquent qu'Anne Frank, et je ne crois pas que nous devions réduire l'histoire entière à un recueil de récits de ce genre. » (p. 68)

La note en fin d'ouvrage montre un auteur documenté, indiquant ses sources et ses recherches menées sur l'histoire du Japon et de la Chine. Ce récit singulier par sa forme, par sa richesse documentaire relevant d'une forme d'« historicisation de la fiction » (Paul Ricoeur, Temps et récit 3 : le temps raconté) sans perdre pour autant sa valeur poétique ni sa « littérarité », m'a époustouflée. Il invite à s'interroger sur l'écriture historienne mais aussi sur la « banalité du mal » décrite par Hannah Arendt. De nouvelles pistes de lecture en perspective !

J'attire enfin l'attention sur la magnifique couverture « steampunk » d'Aurélien Police !

Camille

vendredi 30 septembre 2016

La malédiction Grimm de Polly Shulman Bayard jeunesse, 2014



Résumé (quatrième de couverture) :

"Elizabeth peine à s'intégrer dans son lycée. Alors, quand son professeur d'histoire lui propose un petit job dans une bibliothèque elle se dit que ce sera l'occasion de faire des rencontres. Après un entretien pour le moins étrange, la voilà engagée. Elle s'aperçoit aussitôt que le Dépôt n'est pas une bibliothèque ordinaire : pas un seul livre à l'horizon, uniquement des objets. Mais surtout, un mystère plane au sujet d'une collection située au sous-sol et dont personne n'accepte de lui parler : la Collection Grimm. Elle abrite des objets de contes de fées - les bottes de sept lieues, le miroir de Blanche-Neige... Quelques-uns disparaissent, et un étrange oiseau géant rôde autour... Quel secret cache cette Collection Grimm qui semble déchaîner les passions "


Voici un roman de fantasy pour la jeunesse qui nous plonge avec talent dans le monde des bibliothèques, des objets et des contes. Choisissant le vocabulaire adéquat, l'auteure, qui a travaillé dans la bibliothèque publique de New York lorsqu'elle était lycéenne, transmet sa connaissance, son intérêt et sans doute son affection pour le métier de bibliothécaire, décrivant les échanges entre « usagers » (les visiteurs et emprunteurs) et « magasiniers » (le personnel chargé du prêt et du retour des documents en magasin), ou encore expliquant à sa jeune héroïne, par la bouche de son collègue Aaron, que « "balayer les rayons" signifie : "s'assurer que tous les objets sont bien à leur place" » (p.77). Avant même d'y faire pénétrer la magie, celle modifiant les lois naturelles de l'univers connu, Polly Shulman parvient à rendre le monde des bibliothèques magique au sens figuré du terme : attirant, étonnant et fascinant. D'abord par l'onirisme du lieu, qui semble selon Elizabeth être plus grand à l'intérieur qu'à extérieur, et dont les descriptions offrent au lecteur de belles images mentales transportant dans un lieu mystérieux. Puis l'énumération des innombrables objets de toutes sortes conservés au Dépôt, des objets les plus ordinaires aux intrigants Objets de la Collection Grimm, en passant par les Objets de Valeur du Rayonnage 2, objets historiques précieux, telle la perruque de Marie Antoinette.

Polly Shulman connaît également bien les contes, particulièrement ceux des frères Grimm qui résident au cœur de ce roman. L'auteure semble prendre grand plaisir à faire découvrir au lecteur ceux qui figurent parmi les moins connus du grand public, rappelant ainsi la richesse, la diversité de cette forme narrative et raillant légèrement ses versions lisses et aseptisées : « Imaginez Disney faire une version musicale de La jeune fille sans mains, où l’héroïne se fait couper les mains par son père devenu veuf quand elle refuse de l'épouser ! » (p. 11). Un renvoi en fin d'ouvrage détaille l'histoire des contes cités. Par le biais d'Elizabeth, l'auteure semble dévoiler son amour et sa perception des contes :

« En effet, la vie est injuste ; les méchants gagnent toujours et les bons meurent. Mais, dans les contes, j'aime comment, en général, les choses ne se terminent pas ainsi. Par exemple, lorsque la mère morte se transforme en arbre et continue à aider sa fille... Ou quand le garçon que tout le monde prend pour un idiot réussit à se montrer plus malin que le géant... 
Le mal existe dans ces histoires, mais le bien aussi, comme dans la vie. Certains prétendent que les contes de fées sont simplistes, manichéens ; or moi, je pense au contraire qu'ils sont complexes. C'est ça que j'adore. » (p. 13)
 
Cette complexité des contes pressentie par l'héroïne correspond bien à la notion de simplexité, c'est-à-dire « ce qui recourt à des processus d'une grande complexité pour un résultat élégant, rapide, efficace, optimal » (Patricia Lojkine, cours de Master 1 LIJE), terme généralisé par le spécialiste de l'évolution Alain Berthoz et utilisé notamment pour décrire le conte, son organisation, sa structure, son symbolisme, ses effets, par la chercheuse et enseignante Patricia Lojkine.

Viennent ensuite, bien sûr, les fameux objets magiques de la mystérieuse Collection Grimm... Bottes de sept lieux, miroir de la belle-mère de Blanche-neige ou encore Petite-table-soit-mise... Lequel emprunteriez-vous ? Que laisseriez-vous en caution pour l'emprunter ? Votre vue, votre odorat, votre beauté ou votre futur premier né ? La magie mise en œuvre dans ce récit par Polly Shulman fourmille de petites trouvailles efficaces, drôles et entraînantes.

L'aspect un peu décevant du roman réside selon moi dans l'intrigue elle-même qui n'est pas époustouflante d'originalité et surtout dans l'intrigue amoureuse, banale, légèrement téléphonée, entre les quatre protagonistes magasiniers : Elizabeth Rew, amoureuse de Marc Merritt, « le garçon le plus grand, le plus cool, et le meilleur ailier que votre équipe de basket-ball eût jamais connu (…) Bon, pour être honnête, je flashais sur lui » (p. 20), sa ravissante amie Anjali Rao, et l'odieux Aaron Rosendorn. Mais le côté sentimental du récit correspond cependant bien aux préoccupations adolescentes.

L'intérêt de ce roman mêlant aventure, initiation amoureuse et magie est plutôt cet amour communicatif pour les bibliothèques et les contes et sa dimension culturelle forte. Les objets y occupent une place privilégiée, que rappellent les dessins en haut de chaque nouveau chapitre, représentant des pièces de la collection accompagnés de leur description et de leur cote. Leur dimension fantasmagorique est parfaitement mise en lumière par l'illustration de couverture, réalisée par Kristjana S. Williams.

La Malédiction Grimm est le premier tome d'une série sur le Dépôt d'objets empruntables de la ville de New York. Deux autres tomes sont parus en France à ce jour : L'expédition H.G. Wells et Le cauchemar Edgar Poe. Polly Shulman a également publié La fille qui voulait être Jane Austen (Albin Michel 2010). La littérature et les auteurs semblent être là aussi au cœur de ces romans -que je n'ai pas encore lus - qui réactualisent des récits patrimoniaux, font revivre de grandes œuvres littéraires ou des personnages historiques et invitent le lecteur à partager le plaisir du jeu et de la connivence littéraires.

samedi 2 mai 2015

Le monde mythologique russe de Lise Gruel-Apert, paru chez Imago en 2014

 
« Dans le monde russe ancien, et plus largement russo-slave, le divin règne partout : dans le moindre brin d’herbe, la moindre parcelle de terre, le moindre morceau d’étoffe ou de pain… ». Cette phrase résume bien l’essai de Lise Gruel-Apert, qui nous transporte véritablement dans l’imaginaire singulier des croyances slaves. Nous découvrons ainsi une mythologie très différente, formellement, de celle de l’antiquité gréco-romaine, une mythologie quotidienne, omniprésente, ancrée dans la vie de tous les jours, liée au cycle des saisons et à la vie agricole.

Ressuscitant les dieux et cultes païens du Xe au XIIIe siècle, les morts impurs et les roussalki, mais aussi les sorcières, magiciens et guérisseuses, l’auteure s’appuie sur toutes les sources d’informations existantes. Aujourd’hui l’archéologie et les documents folkloriques et ethnographiques, complètent les informations contenues dans les chroniques, à l’instar des Chroniques de Nestor ou Récit des temps passés, et dans les sermons, qui ont longtemps constitué les principales sources d’information sur la mythologie slave. Les passages choisis de sermons dénonçant avec virulence les croyances « impies » et les commentaires de Lise Gruel-Apert sur la résistance des paysans face aux tentatives d’éradication des pratiques païennes par l’Église orthodoxe sont souvent drôles, mordants et rendent cet essai très vivant.

Lise Gruel-Apert nous transmet les recherches et collectes de spécialistes tels Propp, Zélénine, Rybakov, ou Afanassiev. La description des cultes et croyances liés à la nature et aux animaux, des fêtes et rites collectifs, de la démonologie, et le chapitre consacré aux figures surnaturelles et à l’au-delà dans les contes merveilleux, apportent de nombreuses clés de compréhension de la tradition orale russe. L’auteure nous signale par exemple une lecture possible pour le conte « La Fille-Roi », que l’on peut trouver dans les Contes populaires russes d’Afanassiev : la Fille-Roi endormie serait une allégorie de la Nature, de la terre Mère, et l’étreinte par le héros signifierait la renaissance de la nature au printemps. Lise Gruel-Apert commente de nombreux motifs et personnages des contes merveilleux, comme le « héros minable », le dragon ou le serpent, la Baba Yaga ou Kachtcheï l’Immortel.

Cet ouvrage est donc un bel outil pour qui s’intéresse aux contes russes, souvent étranges, difficiles à appréhender. Mais la lecture de cet essai n’enlève cependant rien à leur mystère, à leur beauté insolite, qui fait tout leur charme et leur poésie !

C’est aussi bien sûr un très bon prétexte pour lire ou relire les Contes populaires russes d’Afanassiev, traduits par Lise Gruel-Apert, aux éditions Imago… avant de venir les écouter pendant le festival EPOS du CLiO (Conservatoire contemporain de littérature orale) à Vendôme cet été ! Les conteuses professionnelles de l’atelier Fahrenheit 451 « Miroir du Merveilleux » vous les conteront en effet, après une année de travail, le vendredi 3 et dimanche 5 juillet 2015 !

Cette chronique est parue dans la rubrique "Les choix de Camille" de la lettre d'information du CLiO, vous pouvez lire mes autres chroniques, écrites pour le CLiO, ici : http://www.clio.org/centrededocumentation/leschoix/

Camille

 

samedi 11 avril 2015

Je n'ai rien oublié, de Ryan Andrews, paru en 2015 chez Delcourt

 

Cette BD de l'américain Ryan Andrews est un recueil de quatre histoires courtes : "Rouge sang", "Je n'ai rien oublié", "Le tunnel" et "Sarah et la petite graine".
"Rouge sang" est le récit d'un souvenir d'enfance. Le narrateur et ses deux frères ont assisté à la mort d'une dizaine d'oies sauvages, tombées directement du ciel sur le toit de leur maison, l’imprégnant de tâches rouges. Cette nouvelle dépeint tout en simplicité et finesse les émotions des trois enfants après cet évènement à la fois étrange, tragique et effrayant, et comment ils réagissent face à la rudesse de leur père. Elle ressemble fort à un souvenir personnel de l'auteur. Mais peut-être n'en est-ce pas un et l'a-t-il entièrement inventé, et dans ce cas, remarquablement narré, au point de donner au lecteur cette impression de vécu. Ce récit est en tout cas vraiment bien écrit, et nous immerge dans une ambiance onirique propre à l'enfance.

En lisant "Sarah et la petite graine" j'ai immédiatement songé à de nombreuses versions de contes populaires, dans lesquels une femme qui n'arrive pas à avoir d'enfant va finalement donner naissance qui à un grain de millet, qui à une courgette, qui à un petit pois. Là encore, je ne sais pas si l'auteur connaît ces contes, mais son récit, qui en rappelle les prémisses, est très beau et bien ficelé. C'est donc l'histoire d'un couple, "un vieux et une vieille", pourrait-on lire dans un conte traditionnel, qui n'ont pas réussi à avoir d'enfants. Quand un jour, la vieille donne miraculeusement naissance à... une grosse graine. Elle va la choyer, la couver, sous le regard angoissé de son vieux qui la soupçonne de perdre la tête. Une histoire toute simple là encore mais débordante de fraicheur, un petit rayon de soleil qui fait du bien.

Plus rapidement, pour ne pas tout dévoiler : Dans "Le tunnel", on suit le délire kafkaïen d'un homme en train de prendre son bain, qui aperçoit un trou caché derrière le carrelage du mur de la salle de bain et s'y engouffre... Et dans "Je n'ai rien oublié", un enfant qui doit affronter un deuil suit un être étrange dans la nuit.

Avec ces quatre récits sans prétention, il ne faut pas s'attendre à du sensationnel, tout est dans l'émotion discrète. Nous plongeons dans une réalité trouble, onirique, nous ne savons plus trop où est la frontière entre le réel et l'imaginaire, nous sommes entre deux mondes et c'est à la fois apaisant et exaltant. Mystère et étrangeté règnent ici en maîtres. 
Le graphisme est splendide, tout en niveaux de gris (et rouge pour "Rouge sang", et rose pour "Le tunnel"). Les cadrages sont dynamiques et offrent au récit une grande vitalité. Un auteur à suivre!

Camille